Les mangroves sont les forêts les plus denses en carbone de la planète. Par hectare, elles stockent deux à quatre fois plus de carbone que les forêts tropicales terrestres — principalement dans leurs sédiments anoxiques, où le carbone organique peut s'accumuler pendant des siècles sans se décomposer. Pour le Cameroun, dont le littoral atlantique est bordé d'environ 270 000 hectares de mangroves concentrées autour de l'estuaire du Wouri, de la Mungo et du Ndian, cet actif naturel représente une opportunité de marché carbone encore largement inexploitée.
La biologie du carbone des mangroves
Le carbone des mangroves — aussi appelé "carbone bleu" — est stocké dans trois compartiments : la biomasse aérienne (troncs, branches, racines aériennes), les racines souterraines, et les sédiments. C'est dans les sédiments que réside le véritable potentiel : en conditions anaérobies (sans oxygène), les matières organiques enfouies sous la vase ne se décomposent pas. Les analyses géochimiques de certains sédiments de mangroves camerounaises révèlent des stocks de carbone allant de 200 à 800 tonnes par hectare — très au-delà de ce que séquestre une forêt terrestre tropicale classique.
En revanche, cette même propriété rend les mangroves particulièrement vulnérables aux perturbations. Quand une mangrove est drainée, convertie en bassin aquacole ou excavée pour l'extraction de sel, les sédiments s'oxydent et libèrent le carbone accumulé pendant des siècles. C'est précisément cette menace de libération massive de carbone qui fonde l'additionnalité des projets carbone en mangroves : protéger l'écosystème évite une émission potentiellement catastrophique.
Le cadre de certification applicable
La principale méthodologie Verra pour les projets carbone bleu côtiers est VM0033 (Tidal Wetland and Seagrass Restoration), complétée par la méthodologie VM0047 (Afforestation, Reforestation and Revegetation) pour les plantations de mangroves sur des zones antérieurement déboisées. Ces méthodologies permettent de quantifier et de certifier les réductions d'émissions (via la protection) et les séquestrations additionnelles (via la restauration).
Les projets de mangroves certifiés VCS peuvent obtenir le label additionnel CCB pour leurs co-bénéfices communautaires et biodiversité, et le label Coastal Blue Carbon pour signal de qualité supplémentaire auprès des acheteurs spécialisés. En 2026, les crédits carbone bleu VCS+CCB issus de projets de mangroves certifiés en Afrique sub-saharienne se négocient typiquement entre 18 et 32 $/tCO2e — soit une prime significative sur les crédits forestiers terrestres comparables.
Les mangroves camerounaises : caractéristiques et menaces
Les mangroves du Cameroun sont dominées par quatre espèces principales : Rhizophora racemosa, Rhizophora harrisonii, Avicennia germinans et Laguncularia racemosa. Les formations les plus denses se concentrent dans l'estuaire du Wouri (autour de Douala), dans la Mungo (Moungo), dans le département du Ndian au Sud-Ouest, et dans le delta du Rio del Rey.
Les principales menaces documentées sont : la conversion pour l'aquaculture (particulièrement la crevetticulture dans le Ndian), l'extraction de bois de feu par les communautés riveraines, la déforestation pour la construction de villages et d'infrastructures portuaires informelles, et la pollution aux hydrocarbures issue des activités pétrolières offshore dans le Golfe de Guinée. Les études télédétection réalisées sur la période 2000-2023 indiquent un recul net de 8 à 12% du couvert de mangrove camerounaise sur cette période.
Opportunités de développement de projets
Pour les développeurs de projets, le delta du Ndian et les zones de mangroves de la région du Sud-Ouest représentent les opportunités les plus prometteuses. Ces zones combinent : une menace documentée de déforestation (additionnalité démontrable), une haute densité de carbone dans les sédiments, la présence de communautés locales dépendantes des mangroves pour leur subsistance (co-bénéfices communautaires), et une accessibilité relative par voie maritime.
Le principal défi est la tenure foncière. Au Cameroun, le domaine maritime est juridiquement sous contrôle de l'État. Les mangroves, bien que souvent gérées de facto par des communautés côtières locales (Bakweri, Oroko, Bafaw), ne font l'objet d'aucun titre foncier formel. Un projet carbone en mangroves doit nécessairement structurer un accord de partenariat avec l'État via MINEPDED et obtenir les droits de développement carbone dans le cadre de la réglementation foncière maritime du Cameroun.
Un deuxième défi est la dépendance des communautés de pêcheurs artisanaux aux mangroves comme frayères et zones de pêche. Tout projet qui restrictionne l'accès aux mangroves sans compensation adéquate des pêcheurs locaux crée un risque social et communautaire qui peut compromettre la viabilité à long terme du projet.
La prime de marché et le profil acheteur
Les crédits carbone bleu de mangroves attirent une clientèle spécifique d'acheteurs institutionnels : compagnies pétrolières et gazières cherchant à neutraliser des émissions offshore, entreprises du secteur de la pêche et des fruits de mer avec des engagements "ocean-positive", et fonds d'impact nature axés sur la biodiversité marine côtière. Les grandes institutions financières ayant rejoint l'initiative TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) constituent également un débouché croissant pour les crédits avec certification biodiversité marine.
Pour les développeurs qui se positionnent dès maintenant sur les mangroves camerounaises, la fenêtre d'opportunité est réelle. Le marché international des crédits carbone bleu reste sous-développé par rapport à son potentiel — en particulier en Afrique subsaharienne, où très peu de projets de mangroves ont été enregistrés auprès de Verra. Les projets qui arrivent à maturité dans les trois à cinq prochaines années bénéficieront d'un positionnement de première offre sur un marché en forte croissance.
